dimanche 15 mars 2020

To blog or not to blog

Le Département Documentation, Archives, Médiathèque et Édition m'a invité à participer aux journées d'études des 12 et 13 mars consacrées à "La Médiation et les métiers de la documentation du livre et des archives : entre permanence et renouvellement, enjeux et prospectives".

J'étais invité à proposer une réflexion à propos de l'état de l'art en matière de blogs en sciences de l'information. Or il se trouve que je n'ai pas alimenté le présent blog depuis plus d'un an, de sorte qu'une telle présentation ne pouvait selon moi, faire l'économie d'un questionnement sur la nécessité ou non de continuer en 2020 à tenir un blog.

Ce billet, qui inclut une présentation explicitant pourquoi ce blog a été mis en silence,  est donc en soi une jolie contradiction performative.


J'aimerais ici revenir sur quelques éléments de réflexion, et notamment dissiper certains malentendus. Tout d'abord, le constat que je fais d'un certain déclin des blogs n'est pas étayé par la compilation préalable d'un ou plusieurs travaux de recherche sur le sujet. Je revendique en la matière une analyse subjective de la question des interactions, des entrecroisements et des jeux de substitutions entre blogs et réseaux sociaux (pour la clarté du propos, j'ai fait comme si le blog n'était pas un réseau social, pour mieux le distinguer des réseaux sociaux proposés par les grandes plateformes centralisées: Facebook, Twitter, Instagram, etc). 

Ensuite, comme me l'a fait remarquer très justement une personne dans la salle, je n'ai pas envisagé certains aspects de l'articulation entre blogs et réseaux sociaux : on trouve fréquemment sur les réseaux sociaux des messages brefs comportant un lien invitant à continuer la lecture sur un blog. Dans ce cas, l'antagonisme s'efface au profit d'une complémentarité.

Enfin, puisque la question m'a été posée et que je pense ne pas y avoir répondu assez nettement et assez clairement, j'aimerais dire ici que oui, le blog, bien plus que les réseaux sociaux, est un espace adapté à l'expression d'une réflexion construite et approfondie, et en cela, l'hypothèse inverse selon laquelle les blogs ont un bel avenir, n'est pas à exclure. Ma réflexion consistait à mettre en doute la visibilité et la pérennité des blogs en général à l'ère de l'hégémonie des réseaux sociaux centralisés ; il n'en reste pas moins que subsiste actuellement un espace pour les blogs écrits à des fins journalistiques ou scientifiques ou bien pour tous autres types de blogs bénéficiant d'une large audience (blogs culinaires pas exemple, ou en sciences de l'information...). C'est seulement dans quelques années qu'on saura précisément si les blogs ont survécu au rouleau compresseur des réseaux sociaux, ou bien si un nouveau médium les a remplacés. Tel le chat de Schroedinger, les blogs sont simultanément morts et non-morts...

Ma première thèse consistait à montrer comment la conversation s'était déplacée des blogs aux réseaux sociaux.  La seconde consistait à montrer comment le rêve d'un web émancipateur, libre et ouvert s'était brisé sur les récifs du capitalisme de surveillance et que le droit n'a plus prise sur la réalité du web des plateformes centralisées. "Move fast and break things", disait Mark Zuckerberg en 2009. Avancer vite, quitte à faire éclater les cadres législatifs et démocratiques. 

Au passage, je montrais, au travers du cas emblématique du scandale Clearview, comment la reconnaissance artificielle n'est au fond que l'excroissance hypertrophiée du web centralisé : non seulement la base de données de 3 milliards d'images s'est constituée en siphonnant les contenus des principales plateformes de réseaux sociaux (Facebook, YouTube, Twitter, Instagram, Snapchat, etc), mais l'un des premiers soutiens financiers de la firme n'est autre que Peter Thiel, également actionnaire de  Facebook.


J'ai fait ma présentation le 12 mars... quelques heures avant l'allocution présidentielle au sujet du coronavirus. Il y a comme un avant et un après... Un trait qui me semble frappant dans le traitement préventif appliqué au coronavirus est la façon dont il s'accommode bien du recours aux technologies du capitalisme de la surveillance. 

L'arsenal de technologies mises en œuvre pour répondre à la propagation du virus permet, comme le dit très bien Olivier Tesquet, d'évaluer les modalités de notre soumission à la surveillance. Ou pour le dire autrement, les mesures prophylactiques sont le prétexte d'un déploiement toujours plus étendu des cybertechnologies de la surveillance. 

En Chine, la lutte contre le coronavirus a trouvé à se matérialiser par le recours aux drones, à la vidéo-surveillance et à une application pour smartphones qui décide en temps réel "si quelqu'un présente un risque de contagion [et] partage les informations avec la police, établissant un modèle pour de nouvelles formes de contrôle social automatisé".  En Israël, le Shin Bet, le service de sécurité intérieure, projette de mettre en œuvre "le suivi en temps réel des téléphones portables des personnes infectées pour repérer les violations de la quarantaine et le traçage a posteriori des déplacements grâce à des métadonnées pour savoir où elles ont été et qui elles ont contacté." Un pareil dispositif est déjà mis en œuvre à Singapour et en Corée du Sud. Des entrepreneurs avides aux aguets poussent à faire de même en Belgique. A Moscou, c'est la reconnaissance faciale qui est mobilisée. Les Etats-Unis s'apprêteraient à proroger le Patriot Act au nom de la menace de santé publique.

Et en France ? Les politiques tâtent le terrain. Le terreau a déjà été préparé par la menace sécuritaire liée aux attentats. Car au fond, la mise en œuvre d'un nouvel arsenal de cybertechnologies est toujours déclenché par une peur, qu'elle soit liée à une menace purement humaine ou virale. Le 8 octobre 2019, le président de la République en appelait à une "société de vigilance", que Mireille Delmas-Marty qualifie de "nouveau coup d’accélérateur aux glissements de l’Etat de droit vers un Etat de surveillance [voire à une] surveillance sans Etat", à l'heure du déploiement de contrats entre municipalités et partenaires privés. On pense notamment au projet SafeCity à Nice, issu d'une convention entre la municipalité et la société Thalès. Dans la foulée des propos du président, Cédric O, secrétaire d’État au numérique, a appelé de ses vœux, et appelle toujours, à l'expérimentation de la reconnaissance faciale. Est-ce bien cela que nous voulons ?



PS : Merci à X. pour son écoute attentive, ses conseils avisés et sa patience.



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